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Burkina Faso: La Commission Justice et Paix lutte contre les violences faites aux femmes


Burkina Faso: La Commission Justice et Paix lutte contre les violences faites aux femmes

 Par sa commission Justice et Paix, l’Église catholique au Burkina Faso s’engage de façon particulière contre les violences commises à l’égard des femmes. Parmi elles, les accusations de sorcellerie figurent en bonne place.

L’Apic a recueilli sur place les explications de François de Sales Bado, secrétaire national de la Commission épiscopale “Justice et Paix” et Chevalier de l’Ordre national.

Apic: Pourquoi un projet spécial de votre Commission “Justice et Paix” de l’Église catholique du Burkina contre l’exclusion sociale et les violences faites aux femmes?

François de Sales Bado: Parmi les multiples violences faites aux femmes au Burkina Faso, les actions de lutte les plus visibles portent généralement sur les mutilations génitales féminines (MGF) et les accusations de sorcellerie. Concernant les MGF, on peut affirmer qu’il existe une politique. Par contre, je n’ai pas connaissance d’une volonté politique de l’Etat clairement affichée pour mettre fin aux accusations de sorcellerie.

Apic: Faut-il vraiment donner une telle importance à cette lutte?

FdSB: Oui. Il faut donner une importance à cette lutte parce que ce sont des milliers de femmes qui sont concernées et dont les droits et la dignité sont bafoués. Et comme le plus souvent ce sont des personnes âgées, pauvres et sans défense qui sont ainsi accusées, il y a une sorte d’indifférence générale de la société par rapport à leur sort. Sans le savoir, nous sommes tous complices d’un génocide qui ne dit pas son nom. Oui, par notre silence, nos peurs, nous sommes individuellement et collectivement responsables de génocide à l’égard de milliers de femmes pauvres et sans défense, à qui notre société dénie tout simplement le droit à la vie. Comme dit le Psalmiste: “Contre l’injustice, si je ne fais rien, je serai complice de tous ses méfaits”.

Apic: De quoi s’agit-il concrètement?

FdSB: A l’occasion d’un évènement malheureux (décès d’un enfant ou d’un adulte), une personne âgée, et le plus souvent une femme, est accusée d’avoir “mangé” l’âme de la personne décédée. Après divers rites ésotériques, la personne convaincue de sorcellerie est chassée de sa famille et de son village après avoir subi des traitements cruels, inhumains et dégradants dont notamment: les sévices corporels, la lapidation, la destruction ou l’incendie des maisons d’habitation, la spoliation des biens et des maigres revenus. Les accusations sont faites par un membre de la famille ou de l’entourage de la femme et l’affaire est portée devant un vieux détecteur de sorcier ou de sorcières résidant dans le village ou dans le voisinage. Ces pratiques se font particulièrement chez les Mossi, l’ethnie dominante au Burkina Faso.

Apic: Et quelle est l’attitude des chefs traditionnels?

FdSB: La chefferie traditionnelle et coutumière se démarque de ces pratiques. Notre Commission a d’ailleurs obtenu une condamnation claire et ferme de cette pratique par le Mogho Naaba Bongo, l’Empereur traditionnel des Mossi. En effet, lors d’une marche contre l’exclusion sociale et les violences faites aux femmes à l’occasion de la commémoration de la journée internationale de la femme en 2010, il a appelé en toutes les personnes sous son autorité “à mettre fin à toutes les pratiques tendant à accuser d’autres personnes de pratiques occultes néfastes” et “à mettre fin à toutes les formes de violence et d’exclusion sociale”. S’il est vrai que les chefs traditionnels se sont démarqués de ces pratiques et les ont condamnées, ils évoquent souvent la complexité du phénomène et leur manque d’emprise sur les acteurs. Toutefois, leur implication et leur leadership dans l’éradication de ce fléau est plus que nécessaire.

Apic: Mais alors que fait l’Etat?

FdSB: De mon point de vue, l’Etat n’a pas une politique cohérente en la matière. J’ai le sentiment que le Ministère de l’Action Sociale et de la Solidarité Nationale qui s’occupe de cette question ne mène pas suffisamment d’actions courageuses de prévention et ne fait que gérer les conséquences du phénomène. On peut éradiquer très rapidement ce fléau à la seule condition que l’Etat accepte de prendre les mesures administratives et juridiques appropriées d’une part, et d’autre part qu’il affirme son autorité dans la répression des contrevenants. On en est encore loin …

Apic: Mais l’Etat a tout de même contribué à reconstruire un Centre qui accueille les femmes chassées de chez elles comme des “sorcières” …

FdSB: La construction de ce Centre pour héberger environ 365 pensionnaires est un pis-aller. A la vérité, ce centre a été construit dans l’urgence pour éviter d’exposer ces pensionnaires aux risques d’inondation comme nous l’avons connu le 1er septembre 2009. Toutefois, si le centre offre un cadre plus agréable et respectueux de leur dignité à ces femmes, il faut avouer, toute analyse faite, qu’il traduit la démission de l’Etat dans la lutte contre l’exclusion sociale et les violences faites aux femmes en général, et particulièrement pour celles accusées de sorcellerie. Ce dont ces femmes ont besoin, c’est le respect de leurs droits et de leur dignité, c’est de retrouver leur famille et de vivre avec leurs enfants, c’est qu’il n’y ait pas d’individus et de groupes d’individus qui se permettent de faire la loi à la place de l’Etat. C’est cette action qu’on attend de l’Etat et non la construction de centres malgré leur utilité.

Apic: On vous sent révolté, mais impuissant.

FdSB: Oui je suis révolté. Mais impuissant non, car je ne reste pas les bras croisés face à cette situation. Seul nous ne pouvons rien faire, c’est pourquoi nous avons besoin de l’appui et de la solidarité de tout le monde pour éradiquer ces pratiques qui portent gravement atteinte aux droits et à la dignité de la personne humaine. Notre Commission a récemment apporté son assistance juridique et judiciaire à une femme accusée de sorcellerie qui a porté son cas devant le tribunal. Cela a pris du temps et a coûté de l’argent (l’équivalent de plus de 500 francs suisses, malgré le rabais consenti par l’avocat). Après 18 mois de procédures, la femme a obtenu gain de cause et a obtenu un dédommagement. Mais le plus important, c’est que le vieux féticheur et détecteur de sorciers et de sorcières a avoué publiquement devant le tribunal qu’il n’avait aucun pouvoir pour détecter des sorciers. Il a donc fait amende honorable devant le tribunal. Le jugement vient de tomber et nous envisageons de donner un grand écho à ce succès et espérons qu’il fera école.

Note aux rédactions: Apic a consacré un reportage au Centre mentionné le 11/10/2010.

(apic/jpr/bb)




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